A propos… c’est quoi l’Aikido, Eric ? Entretien avec Eric Marchand, 5e dan Aïkikaï, DTR Basse Normandie FFAAA.

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 J’ai rencontré pour la première fois Eric Marchand à son Dojo de Vernon, dans l’Eure, il y a 4 ou 5 ans je crois. Ici, au bord de la seine, on est à une heure de Paris et de Rouen. On est encore en Normandie, presque en région parisienne, mais dans une atmosphère paisible de campagne, proche de Giverny et de ses jardins, du Château Gaillard et des fermes à colombages.

Mes premiers stages chez ce disciple de Bernard Palmier, n’étaient alors pour moi encore que purement conventionnels. Un stage chez un 5e dan était une opportunité qui ne se refuse pas, presque une formalité. Cet enseignant au physique d’ours et à la barbe rousse m’en imposait beaucoup, mais j’étais encore bien trop préoccupé à m’occuper de la position de mes pieds pour pourvoir apprécier les talents de ce professeur et de technicien expérimenté.

Depuis, j’ai cumulé une vingtaine de stages avec lui. A Vernon, Rouen ou Paris. L’évidence m’apparut alors peu à peu. Si j’allais le voir, si j’aimais aller à tant de ces stages, c’est bien que j’y trouvais quelque chose d’autre que des opportunités de proximité ou de calendrier. Il y a beaucoup d’autres Senseïs que j’aime suivre, mais alors ?  Les démonstrations d’Éric ne m’apparaissent pas forcement hyper spectaculaires, il ne cherche ni l’esbroufe ni à faire un show, encore moins à faire de longs discours.

Non, ce qui m’a séduit, outre ses talents de pédagogue aguerri et la convivialité joyeuse de ses cours, c’est sa capacité à donner du sens à notre pratique. Il m’est arrivé souvent d’avoir des moments de doute sur ma pratique, ou je me demandais ce que je faisais sur ce tatami.  Eric a cette capacité, par son enseignement sincère et sans verbiage, à me convaincre que cette voie est bien la mienne. Je le regardais, et je me disais « bon sang, voilà pourquoi on fait ça, et oui ce ne sont pas que des gestes en l’air, et tout ça mène bien quelque part ». Il y a toujours un moment de ses cours ou un mouvement, un placement, un aspect technique ou autre, soudain sonne comme une révélation, comme si une coquille se brisait laissant apparaitre une évidence qui me saute alors aux yeux. Et je me suis souvent fait cette réflexion amusée « tiens une fois de plus, je n’aurais pas perdu ma journée ! ».

Et c’est au cours de la formation continue des enseignants en Haute-Normandie, que j’ai pu me rendre compte de l’étendue de son savoir, et qu’il était capable de démontrer certaines choses, dont il ne fait pas étalage, et qui m’ont laissé réellement bouche bée ! Mais plus encore ce qui frappe, c’est sa passion inouïe et totale pour l’Aïkido. Comme il le dit lui-même, l’Aïkido, c’est sa vie. Tout cela avec humilité, sincérité et une extrême lucidité qui en font quelqu’un d’aussi exceptionnel qu’attachant.

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Eric Marchand est 5e dan UFA et Aïkikaï, Brevet d’état 1° degré, membre du collège technique national et DTR pour la Basse-Normandie.

C’est donc après un stage à l’ACT (Aïkido Culture et Tradition), 75 rue de l’Ourcq dans le 19e, au dojo de Bernard Palmier, qu’Eric et trois stagiaires, Bruno, Martial et Jimmy, m’amènent dans un pti troquet  boire un reconstituant musculaire au houblon pour m’accorder un entretien passionnant!

L’ENTRETIEN AVEC ERIC MARCHAND.

 Patrice AGT : Eric, pour commencer notre entretien, peux-tu nous parler un peu de ton parcours d’aïkidoka depuis près de 40 ans ?

Eric Marchand : J’ai commencé à Vernon … au cours de la saison 76-77, j’avais 12 ans et demi. Les choses  étaient un peu différentes. Dans la région à cette époque, il n’y avait que quelques profs qui enseignaient. Et c’était assez artisanal ! Chacun faisait ce qu’il pouvait. Nous étions alors très motivés pour approfondir nos maigres connaissances. Dès qu’on entendait parler de quelqu’un, on se débrouillait pour aller voir : Maitre Noquet, Maitre Noro, Maitre Tamura, ainsi que tous les techniciens de l’époque (la liste est longue !) et tous les Maitres japonais de passage : Kobayashi, Saïto, Yamaguchi, Endo.  Christian venait juste de revenir du japon. Bernard, lui, partait là-bas. L’Aïkido commençait juste à être vraiment connu !

PAGT : Si c’était peu médiatisé, comment y es-tu venu ?

EM : J’habitais dans une commune de 500 habitants. Au plus proche, c’était foot ou judo. Moi, j’avais choisi judo. Un jour, j’ai dû mal me comporter au club, je ne me souviens plus trop mais je me suis fait réprimander. Et je suis rentré chez moi en disant à mes parents que je ne voulais plus y retourner. Mon père m’a dit : « Ecoute, je fais de l’Aïkido, tu peux venir essayer » (il a commencé en 1952). Je suis allé voir, il n’y avait que des adultes, et… j’y suis resté ! Tu te rends compte, je ne savais même pas que mon père pratiquait, ni encore moins ce que c’était !

PAGT : Donc, à cette époque, dès qu’un stage était annoncé, c’était l’euphorie ?

EM : Oui, car Il y en avait bien moins qu’actuellement. Et ceux-ci duraient très souvent deux jours pleins. De plus les circuits d’informations n’étaient pas aussi performants, nous n’étions pas aussi nombreux. C’était intense et pas question de dire je ne viens que le matin, ou je pars une heure avant la fin, crois-moi ! C’est à cette période que nous avons reçu au club Maître Kobayashi, Maître Noquet, Michel Hamon, Jo Cardot et bien d’autres.

PAGT : Et après tu as rencontré Bernard Palmier…

EM : En 83, nous avons su que quelqu’un revenait du japon. Je suis allé le voir et… je ne l’ai plus quitté. J’allais à Paris pour ses stages et l’école des cadres IDF qu’il a dirigé dès 84, j’ai fait ainsi parti de la première promo. Les liens se sont tissés au fil du temps. Par ailleurs, je participais le plus possible aux stages animés par tous les techniciens du moment, Christian Tissier, Franck Noel, Pascal Norbelly, Arnaud Waltz ou Patrick Benezi (que je connaissais depuis 77).

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Eric et Bernard Palmier au 30e stage d’été d’Autrans (38)

PAGT : Enfant tu connaissais donc Patrick Benezi ?

EM : Oui, il avait 23 ans. Il dirigeait un dojo au Chesnay près de Versailles et s’occupait de Kobayashi senseï lorsqu’il venait en France (je dois toujours avoir quelques photos de cette période). Il animait déjà des stages dont un entre les fêtes de fin d’année où tout le monde dormait au dojo. J’en ai de bons souvenirs. C’était avant la création de la FFAAA.

PAGT : Comment as-tu passé ton shodan, c’était le même système qu’aujourd’hui ?

EM : A Dieppe je crois, en 84. Je n’en garde pas un énorme souvenir, mais c’était un peu différent, les choses étaient moins formelles, le contenu demandé était plus large, 45 mn Uke, 45 mn Tori, avec le même partenaire, ce n’était pas rien (rires). 2e dan en 86, et un gros laps de temps pour le 3e, 9 ans. Parce que, étant en province à ce moment-là, l’accès au cours gradés était moins aisé qu’aujourd’hui, et j’ai pris mon temps pour me présenter. Ensuite le 4° en 99 et enfin j’ai été promu 5° dan en 2007.

PAGT : Les passages d’aujourd’hui sont-ils plus exigeants qu’à l’époque ? Beaucoup disent que les shodan et nidan sont d’un niveau de plus en plus bas ?

EM : Notre connaissance de la discipline a augmenté, l’interrogation et les critères d’évaluation sont plus précis certes, mais pour avoir vu de nombreux passages de grades de nos « anciens », je t’assure que des prestations comme ca se font de plus en plus rares ! Je pense que la tendance, pour de multiples raisons valables ou non, est malheureusement au nivellement par le bas.

PAGT : Comment en es-tu venu à enseigner ?

EM : J’ai commencé avec les enfants en 84 en même temps que la préparation au brevet d’état. En 86 j’ai pris la responsabilité complète du  club de Vernon. Nous avons obtenu le dojo actuel à cette époque. Je travaillais comme technicien de maintenance en automatisme. Un métier que j’ai peu exercé, car très vite j’ai eu l’opportunité d’œuvrer dans un service de prévention de la délinquance. La ville a fermé ce centre et je me suis retrouvé à ne faire que de l’Aïkido et je me suis rendu compte que c’était ce qui me plaisait le plus, et du coup… j’ai continué !

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 PAGT : Ceci-dit, être professionnel à l’époque, ce ne devait pas être simple…

EM : Ca ne l’est toujours pas ! Même si on est un peu plus nombreux, il ne faut pas rêver, ce n’est pas avec cela que tu peux gagner ta vie convenablement, à pars quelques-uns. Je gagne peu, en revanche je bénéficie d’une qualité de vie hors du commun. Je pratique et j’enseigne avec plaisir. Je ne vais jamais au dojo en y étant contraint ni en me disant « zut il faut y aller ! » jamais, jamais.

 PAGT : Et comme tu ne fais que cela, tu ne te lasses jamais, de répéter des choses basiques aux débutants par exemple ? J’étais au cercle il y a peu, et on bossait sur shomen uchi ikkyo en suwari waza. Je ne pouvais m’empêcher de penser que Christian, qui faisait le cours, devait être lassé d’enseigner cela à des bleus. Mais non, pas du tout, on voyait qu’il y prenait toujours du plaisir, bienveillant, attentif et patient, ça ma stupéfait.

EM : Encore heureux qu’on y prend du plaisir ! Sinon, ça ferait longtemps que nous aurions tous arrêté ! De toute façon, l’Aïkido c’est la répétition, on répète sans cesse et on affine. Notre vie c’est l’Aïkido. Ma vie est organisée autour de l’Aïki. Même mes vacances ! C’est l’Aïkido d’abord, le reste après, et cela depuis des années, c’est passionnel. Je suis comme marié avec. Pour moi, notre activité, je la vois souvent comme une sorte de boule à facettes. Tu mets un spot ici, tu as un éclairage, tu changes l’angle, tu as un apport nouveau. C’est infini. Par exemple : Je connais Bernard depuis 83, et pourquoi je suis encore avec lui alors que je suis autonome ? Parce qu’il a toujours une chose nouvelle à nous proposer, une nouvelle façon d’appréhender tel ou tel sujet, il nous surprend, même après 30 ans, c’est magique !

PAGT : Pourtant pour moi, un 4e dan me donne l’impression de tout savoir, c’est une montagne. Et ça me fait drôle de constater, dans les stages enseignants par exemple, les doutes qu’ils ont, leurs questionnements, leurs angoisses de profs. Et que toi 5e dan, tu puisses aller chez Bernard et encore peut-être apprendre !

EM : Ce n’est pas peut-être, c’est certain (rires) ! Il y a toujours de nouveaux éclairages, de nouvelles approches, des éléments à expérimenter, des points à améliorer. Et c’est parfois en expliquant quelque chose à mes élèves, que soudain, je me dis, eh oui, c’est comme cela que ça fonctionne ! Et dans la démarche de l’enseignement, ça amène à découvrir, ou mieux comprendre certains aspects. Je pense que tout pratiquant, dans sa progression, arrive à un stade où il est amené à enseigner, à transmettre, ne serait-ce que ponctuellement. Le rôle d’un prof, et il ne faut pas se tromper, c’est de guider les gens sur la voie de l’Aïkido. C’est bien plus que de dire comment réaliser telle ou telle technique. Ca va beaucoup plus loin ! C’est de rendre ces élèves autonomes, et donc d’accepter qu’ils s’en aillent un jour et ça,…c’est compliqué ! Je ne conçois pas d’enseigner sans continuer à pratiquer. Je ne vois pas comment on peut faire. Même si chacun a ses contingences familiales ou professionnelles. Ok, mais pour moi, à un moment, tu vas tourner en rond, sans apport, sans la petite étincelle qui te donne envie d’aller plus loin. J’ai la chance de pouvoir m’organiser, de pratiquer tous les vendredis, en temps qu’élève chez Bernard, plus les nombreux stages auxquels je participe !

 PAGT : On progresse en enseignant ?

EM : Oui mais… On ne progresse pas plus quand on enseigne, que quand on pratique, les deux facettes se complètent. J’ai aussi besoin de pratiquer en tant qu’élève pour qu’on m’offre des pistes. Comme j’ai suffisamment d’autonomie, je peux exploiter ces pistes, chercher autour, quitte à me tromper parfois. C’est une démarche permanente.

Bruno ( enseignant 4e dan)  : On avance aussi avec ses erreurs, on croit transmettre quelque chose, et on se rend compte que ça ne passe pas. Ce qui arrive souvent, c’est que tu as l’impression de faire un super cours, et tu n’as aucun feed-back. Et puis le cours suivant tu fais un cours très banal sans véritable inspiration, et là les élèves viennent te voir pour te remercier ! Du coup, enseigner devient vraiment une question d’échange.

Martial (élève 2e dan d’Eric ) : Enseigner, cela pose aussi la question suivante : comment garder tes élèves, et leurs donner envie de revenir la semaine d’après ?

EM : Il n’y a pas de solutions miracles, sinon, on les connaîtrait depuis longtemps !

Bruno : Donner du plaisir et de l’intérêt. En même temps, j’aime leur en faire baver un peu mais faut qu’ils aient envie de revenir. Si tu leur fait faire deux semaines de suwari-waza, ou un mois d’ikkyo-omote, tu vas finir tout seul très vite ! C’est tout l’intérêt des stages enseignants pour se remettre en question !

EM : Oui ces stages de formation mis en place par la fédération et animés par des membres du Collège Technique National me semblent incontournables pour tous les enseignants (et assistants ou futurs enseignants), d’ailleurs j’y participe régulièrement depuis longtemps. Je regrette que de nombreux professeurs ne profitent pas d’une telle opportunité. Par exemple : l’engouement de la tranche d’âge 16/25 ans pour l’Aïkido est très faible, il y a certainement des pistes à explorer en rendant communes nos expériences. La formation continue est le moyen idéal pour ça. Personnellement je crois qu’à nos débuts la pratique était plus « rustique », plus approximative. Depuis nous avons progressé, évolué et nous proposons maintenant un produit plus abouti qui semble moins intéresser les jeunes adultes, alors à nous de faire des propositions qui leurs conviennent mieux, sans dénaturer l’Aïki bien entendu !

Bruno : En même temps, les jeunes on sait comment ça marche, ils veulent essayer 1000 activités, il y a les premières sorties, les études etc., bref tout pour qu’ils s’en aillent.

Martial : Et vous enseignants, vous avez besoin de continuer à évoluer, avec nous, pour nous, et aussi pour vous !

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(Eric, Yasmine et Bruno lors du stage Enseignants 2013 de Sablé/Sarthe)

PAGT : Tu occupes les fonctions de DTR en Basse-Normandie et tu sièges au Collège Technique National. Tu y fais quoi ? Pour moi le CTN, c’est comme l’académie française, on se réunit, on décide d’axer l’année plus sur tel principe ou moins sur telle technique ? (rires)

EM : Bien que la population d’Aïkidokas vieillisse, je crois que nous sommes quand même plus jeunes que les académiciens ! (rires). Un Délégué Technique Régional, est membre du collège technique de la fédération. Il est à même de diriger des stages fédéraux. Il est au service d’une région pour son animation technique, assurer les formations enseignants, développer et entretenir une cohésion d’ensemble. Animer des stages nationaux (pour certains techniciens) régionaux et départementaux, où il va aller loin que ce que les professeurs enseignent au quotidien. Et ainsi, impulser une dynamique. Assurer une cohérence entre les pratiquants des différents clubs et régions. Pour cela nous avons deux séminaires par an, où les cadres travaillent ensembles, avec des moments sur le tatami, autour d’un programme établi lors du précédent séminaire technique. Cela nous permet d’aborder des sujets très variés tels que le discours de l’enseignant, la promotion des actions de formation proposées par la fédé, les relations armes/mains-nues, la collecte/classification des divers documents liés aux formations, l’évaluation aux passages de grades. En résumé : tout ce qui est directement lié à la pratique, l’enseignement, l’évaluation et la formation. Il y à aussi un moment de rencontre avec le bureau fédéral. Grâce à ces deux séminaires annuels, nous travaillons à assoir notre diversité de pratique dans l’unicité des principes qui régissent l’Aïkido. C’est une formation continue indispensable pour nous.

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(Stage Régional Lorraine  à Bar le duc 23 Février 2014)

PAGT : Ah oui, et au fait, comment devient-on juré ?

EM : il y a deux choses. Pour être juré régional aux sessions du 1er et 2e dan, il faut être 4e dan BE, éventuellement BF (brevet fédéral) et avoir participé aux stages de formation à l’évaluation (un tout les deux ans minimum). Ces critères remplis, les jurés figurent sur une liste validée par la CSDGE (Commission Spécialisée des Dans et Grades Equivalents) et peuvent être sollicités par les ligues pour les épreuves. Pour les passages 3 et 4e dan, Les juges sont issus du Collège Technique National. Le 3° dan est un examen interrégional et le 4° national.

PAGT : A Rouen, tu nous as demandé lors de la dernière formation enseignant « C’est quoi pour vous l’Aïkido, quel est l’objectif de l’Aïkido ? ». Je t’ai répondu que pour moi, c’était un moyen de devenir meilleur, d’améliorer mes relations aux autres, ensemble…

eric-sylvain-kaiten-nage (2)EM : Oui mais… Le développement personnel, quand il y en a, n’est qu’une conséquence de la pratique. De même que se présenter à un grade, ne peut être qu’une conséquence de ton parcours, de ton investissement, de ton travail, et non un objectif ! L’Aïkido propose des perspectives plus larges. Qui sont d’ailleurs inscrites à l’Aïkikaï. C’est quoi l’Aïkido ? Cela, on ne peut le découvrir qu’en pratiquant et en progressant. Très concrètement, à travers le répertoire technique, on applique des principes, sous-tendus par des valeurs qui permettent de se rapprocher de ces objectifs, et… on l’expérimente vraiment ! L’échange avec l’autre, la connexion, la communication, recevoir sans subir, donner sans être définitif, accepter d’abandonner le superflu pour préserver l’essentiel, on le vit sur le tatami. Tout cela au début, tu ne le perçois pas. Tu te focalises sur l’aspect technique. Quand j’avais 12 ans, je n’avais pas conscience de ces aspects, le domaine technique m’intéressait, le registre martial, voir sportif, mais pas les objectifs de l’Aïkido, je ne les connaissais pas. Quand j’avais juste 6 mois de pratique, j’ai pu rencontrer un senseï japonais, j’ai eu la chance de faire Uke pour lui plusieurs fois, c’était merveilleux pour un môme, mais je ne réalisais pas encore ce qu’était l’Aïkido. Ces perspectives, extrêmement ambitieuses, sont de… par le travail avec les autres, rendre la société meilleure !

PAGT, Mais pour ainsi dire, jamais nos profs ne nous parlent de cela ! Qu’est-ce que l’Aïkido, ses perspectives, le sens de tout ça ? Il y a un moment où on voit bien que l’Aïkido, ce n’est pas des clefs de bras à la Seagal ! Et pourtant, je ne l’ai peut-être pas perçu, mais je n’ai jamais eu réellement, sur un tatami d’explications à ce sujet.

EM : Peut-être qu’ils ne le savent pas ! (rires). Mais sérieusement ta remarque est intéressante, le dojo est le lieu de la pratique pas celui des conférences. Malgré tout il faut que cet aspect primordial de notre discipline apparaisse à un moment ou un autre dans le cursus des pratiquants, peut-être au café après un cours ? Que les professeurs en parlent. Pour moi enseigner les techniques pour elles-mêmes, je ne vois pas bien l’intérêt, notre catalogue technique existe pour nous permettre d’appliquer des principes, eux-mêmes mus par des valeurs. Notre activité est bien plus qu’une forme de self-défense parmi tant d’autres. En même temps, nous ne sommes pas là pour faire des exposés sur l’Aïkido. En mettant en scène la pratique, avec les Waza, les Keïko et les principes Aïki, on va tendre vers les objectifs, c’est mon rôle, ma petite contribution à l’Aïkido. Cela va apparaitre en filigrane dans mes interventions de temps en temps, mais je ne ferais pas de grand laïus. Encore une fois c’est par la pratique, étayée par différents types de discours que l’Aïkido prend son sens. Discours descriptifs (ce qu’il faut faire), explicatifs (comment le faire ?, application des principes), et projectifs (pourquoi le faire ?, pourquoi-pas des analogies avec la vie courante ). L’enseignement, c’est la capacité à utiliser à bon escient ces trois formes de discours pour que les apports aux élèves soient les plus efficients. Certains enseignants ne sont que dans le descriptif « Mets ta main ici, tes pieds là… » d’autres dans l’explicatif et c’est déjà plus intéressant : donner du sens ce que nous faisons va apporter plaisir et motivation. Et enfin projectif, sur les propos de l’Aïkido, et là apprendre à faire shiho-nage, irimi-nage ou ikkyo devient secondaire…

PAGT : Et tout cela, sans tomber dans un ésotérisme nébuleux ou le mysticisme… A ce propos, dans AÏKIDO, il y a KI, mot bien mystérieux, dont on parle peu sur les tatamis. On sent même une frilosité des enseignants à aborder le sujet ?

EM : C’est un vaste sujet : nous ne sommes pas japonais, ni bercés de cette culture orientale comme eux, avec des notions imprégnées dans leurs vies depuis des générations et des générations.  Et en même temps, tout ça est très concret. Le ki on le traduit par énergie, mais avec un sens large. Comment ça va ? En japonais, ça se dit : « O GENKI DESSUKA » ? Comment est ton énergie ? Le Ki, est partout pour les japonais, dans la nature, l’électricité, la santé, etc… dans tout. Pour moi, c’est « l’utilisation optimale et globale du corps, avec un minimum d’effort pour un maximum de résultat ». Il n y a rien de mystique. C’est tout à fait concret.

Bruno : On connait ça : ki nagare, ki musubi, ce sont des choses concrètes, mais qu’il faut encore savoir expliquer…

EM : En effet, un prof doit savoir expliquer cela, et les donner à vivre sur le tatami sinon… il doit se former.

PAGT : En allant au japon ?photostagemensueldeceric

EM : Non pas nécessairement, nous avons suffisamment de grands techniciens et d’experts en France pour nous éclairer sur tous ces aspects et une fois encore les formations sont faites pour ca !

Bruno : Mais au japon, tu n’as pas vu des choses différentes ou perçu une évolution dans la transmission ?

EM : Non, l’organisation des cours y est quelque-peu différente mais pour percevoir des évolutions il faudrait parler couramment japonais et y rester fort longtemps. Après c’est une question de personnalité. Mon référent est Bernard palmier, il m’a formé et continue à le faire, je lui dois beaucoup. Mais je ne suis pas lui. Je n’essaye pas de le copier, simplement parce que je ne saurais pas le faire. Chacun est séduit par des aspects différents. Yasuno senseï, que je trouve absolument génial, a une approche spécifique, parce que probablement sa sensibilité l’amène à certaines orientations, qui seront différentes de celle d’Endo senseï, aussi génial au demeurant, qui lui a d’autres sujets d’intérêt. Myamoto senseï, d’autres et Osawa senseï encore d’autres. C’est valable aussi pour nos cadres.

Bruno : Cette diversité fait notre richesse.

EM : Bien sûr, et il y a aussi de jeunes senseïs, qu’on ne connait pas encore très bien, qui sont passionnants !

PAGT : Quand Kisshomaru Ueshiba a formalisé l’aïkido, n’a-t-il pas dénaturé le travail de son père en le simplifiant ? Pourrait-on enseigner le même Aïkido si on supprimait kote-gaeshi ?

EM : On perdrait beaucoup ! Pour l’ancien Doshu, je ne sais pas, on le dit, et on dit beaucoup de choses, surtout ceux qui n’étaient pas là pour le constater… En tout cas, je ne le crois pas. Il a inventorié, classifié, formalisé, et grâce à lui, l’Aïkido s’est développé et répandu dans le monde entier. A-t-il supprimé des choses ? Pas si sûr. Quelques techniques trop proches du Daïto-ryu, celui-ci étant à l’origine de l’Aïkido ? Peut-être ? Si tel fut le cas, c’était probablement pour ne pas faire d’amalgame entre les deux écoles. Ce n’est que mon avis personnel.

PAGT : Alors comment expliques-tu, que l’on ne pratique plus, autant, les sutemis, pourquoi kubi-nage, ou tai-atari, que tu enseignes pourtant, ne sont pas au répertoire ?

EM : Les sutemis n’ont jamais fait partie intégrante de notre répertoire, c’est un registre très usité par les adeptes de l’Aïkibudo, activité développée par Alain Floquet en France. Néanmoins nous pourrions trouver des liens avec la notion de Kaeshi-waza dans notre pratique. Quand à kubi-nage, c’est une variation de kaïten-nage qui à pris un nom (donc devenue une variante). Pour taï-atari, ce n’est en aucun cas une technique, mais juste une manière d’exécuter ladite technique avec le partenaire sans l’intermédiaire des bras (rencontre de corps à corps).

logo-vernon-2PAGT :Ne trouves tu pas que l’on ne rend pas assez grâce à Kisshomaru au détriment d’un culte excessif au fondateur ?

A propos d’O-Senseï, le mot culte me gêne, il est et reste le fondateur. Kisshomaru Ueshiba, et les nombreux senseïs qui ont voyagé dans tant de pays ont contribué à répandre et développer la création de Moriheï Ueshiba, tout comme le Doshu actuel et à l’avenir Mitsuteru Ueshiba.

PAGT : Pour finir Eric, quel conseil donnerais-tu à un débutant, kyu ?

EM : c’est au cas par cas… globalement les tout débutants se focalisent sur la technique, les gestes et… c’est normal, un passage obligé. C’est tout le rôle de l’enseignant de les amener au-delà de ces considérations. Comme je le disais plus tôt dans notre discussion : toutes les techniques ne sont que des moyens à notre disposition pour appliquer des principes. Il s’agit de mettre en œuvre tous ces principes, pour toutes les techniques. Et on n’en a jamais fini avec ça ! Il ne sert à rien d’apprendre un catalogue.  Après… mon seul conseil… choisissez bien votre professeur. C’est déterminant.  Encore faut-il avoir le choix, selon où on se trouve !

PAGT : Oui, mais c’est souvent un choix qui n’en est pas un. Les gens vont au dojo le plus proche ou qui correspond à leurs horaires de boulot.

EM. Oui c’est exact et logique mais n’est-il pas logique de comparer lors d’un gros achat ? Un investissement ? L’Aïki est une pratique dans laquelle on s’investi alors pourquoi ne pas comparer ? Toi qui es amené par ton travail à bouger tout le temps, tu pratiques dans de nombreux dojos. Il faut avoir des racines solides, une construction pour ne pas se disperser. C’est très difficile à obtenir. C’est le propos de l’Aïkido. Diversité/unicité. Il faut des racines vastes et solides comme un roseau, pour pouvoir fléchir sous les assauts du vent sans se rompre.

PAGT : j’ai lu cela de Bernard Palmier sur l’analogie du roseau : la diversité, c’est le vent, les racines, le discernement.

EM : Aie ! J’espère qu’il n’a pas de copyright pour le roseau ! (rires). Je peux difficilement donner des conseils aux débutants, c’est individuel. Par contre je peux t’en donner un pour toi : trouve-toi un senseï de « référence », avec qui tu pourras progresser et te ressourcer le plus souvent possible. Continue à fonctionner comme tu fonctionnes, parce-que c’est intéressant, et aussi parce-que tu n’as pas le choix. Après quand tu auras des racines fortes, tu pourras mieux profiter des éclairages extérieurs.

Bruno : Quelqu’un qui donnera du sens à ta pratique !

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            (Eric, Bernard Palmier shihan président du CTN, Christian Clément DTR Guadeloupe, Christian Borie DTR Midi-Pyrénées,

Raymond Dufrenot DTR Martinique, Arnaud Waltz DTR Nord pas de Calais – Stage National Enseignants Août 2013)

 

 PAGT : Une dernière question Eric : Qu’est-ce que l’Aïkido a transformé chez toi au fil du temps ? »

EM : Rires ! Je ne peux pas répondre à cette question ! J’ai toujours pratiqué et beaucoup  (actuellement 30 heures par semaines) alors je ne sais pas du tout comment j’aurai pu être si je n’avais pas rencontré l’Aïkido. En tout cas, ce que je peux dire c’est que je me sens bien dans ma vie.

Domo arigato gozaimashita senseï !

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Un lien vers un autre interview d’eric par le club de Bar le Duc ;)   :

http://www.aikido-lorraine.fr/images/stories/documents/2014-02-23_Eric%20Marchand_Interview.pdf

 

 

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